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Guerre des sexes

posted 5 Nov 2009

LA GUERRE DES SEXES

ou

L’Histoire comme scène de ménage

                « Qui oserait rappeler l’évidence démontrée il y a déjà vingt-cinq ou trente ans par Foucault que non seulement la guerre des races ne s’est pas éteinte avec l’émergence des guerres nationales, ou de la "lutte des classes", mais qu’elles ne cessent au contraire toutes ensemble de s’élaborer sans cesse dans l’infernal creuset des âmes humaines livrées à elles-mêmes, et aux mauvais picrates intellectuels du XXème siècle, contaminant peu à peu toutes les structures de la société-monde, jusqu’à nous promettre l’éclatement prochain d’une guerre des sexes comme horizon terminal, au milieu des destructions de la guerre civile planétaire ? »[1]

                Cette guerre des sexes que nous annonce Maurice Dantec a déjà commencé. Et elle prend selon nous la forme du conflit entre l’Occident et l’Islam. Si l’on doit diviser l’humanité en races sur la base de critères biologiques, alors il n’y en a que deux : la race féminine et la race masculine. Toutes les différences génétiques ou sociales autres que sexuelles sont superficielles et non déterminantes. Et tous les conflits opposant des groupes humains, ethnies, classes, nations, religions, sont en fait des dérivations du conflit originel qui divise l’humanité en deux races sexuelles. L’idée directrice de notre texte sera de montrer que le rapport de forces qui oppose et unit actuellement le monde occidental au terrorisme islamiste est une énième déclinaison du rapport de forces originel qui oppose et unit les deux sexes. A vrai dire, toute l’Histoire de l’humanité n’est selon nous qu’une suite de reformulations de ce rapport de forces primordial et archétypal masculin-féminin. Toute l’Histoire n’est qu’une longue et vaste « scène de ménage ». Cette guerre des sexes a pris au fil des siècles divers aspects, la chasse aux sorcières au 16ème siècle ou plus récemment l’émancipation féminine en étant des exemples parmi les plus évidents. L’expression la plus récente de cette guerre des sexes nous paraît donc être le conflit qui oppose le terrorisme islamiste à un autre terrorisme, plus difficile à percevoir, celui du monde occidental. Le terrorisme islamiste pourrait être dit phallocrate en ce qu’il est perpétré au nom de valeurs essentiellement phalliques et masculines. Le terrorisme occidental pourrait être dit hystérocrate en ce qu’il est un terrorisme du Spectacle au sens situationniste du terme, tout aussi destructeur à long terme que le terrorisme islamiste, et accompli suivant des pulsions essentiellement hystériques et féminines. Nous en proposerons plus loin une analyse sur la base de deux textes : Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille de la revue Tiqqun, et Glamorama de Bret Easton Ellis.    

                L’Histoire comme rapport de forces

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes », écrivent Marx et Engels en tête de leur Manifeste du parti communiste. Mais pourquoi les classes luttent-elles ? Pour le pouvoir, pour savoir qui de l’une dominera l’autre. Marx et Engels, inspirés par Hegel, ont parfaitement compris que l’Histoire est le produit d’un rapport de forces dominant-dominé. Il nous semble cependant que ce rapport de forces moteur de l’Histoire possède une origine encore plus profonde que la lutte des classes. La lutte des classes économiques est encore une superstructure déterminée par une infrastructure qui est la lutte des sexes. Tout processus social trouve son moteur dans les rapports de force entre mâles et femelles. La dualité des sexes est le rapport de forces originel qui forme la ligne de basse continue génératrice de tous nos comportements. L’Histoire humaine c’est donc l’Histoire du rapport hommes-femmes. Plus largement, l’Histoire du vivant c’est l’Histoire du sexe, c’est-à-dire du mode de reproduction et d’évolution du vivant.

Mais on peut légitimement se demander en quoi le mode de reproduction du vivant par voie sexuelle engendre nécessairement un rapport de forces ? Qui dit rapport de forces dit lutte pour le pouvoir, en termes psychanalytiques lutte pour le phallus symbolique. La possession du phallus symbolique confère le pouvoir, la supériorité, c’est-à-dire l’autonomie, l’indépendance à qui le détient, ce qui met donc l’autre en position d’infériorité et de dépendance. Mais aucun des deux sexes ne détient vraiment ce pouvoir phallique puisqu’aucun des deux sexes n’est réellement autonome à l’égard de l’autre. Selon la dialectique hégélienne, le maître est tout aussi dépendant de son esclave que l’esclave de son maître. En dépit du fait que l’homme est le détenteur officiel du pouvoir, du phallus, la condition naturelle du rapport hommes-femmes est une stricte dépendance mutuelle.

Et tout le problème est là. Il y a entre les hommes et les femmes un point de haine absolue, ancestrale, un désir de destruction de l’autre, pulsion meurtrière généralement inconsciente, refoulée, mais qui reste néanmoins active au quotidien et produit des effets dans l’Histoire des sociétés et des civilisations. Cette haine primordiale et archaïque des sexes n’a jamais été éradiquée par l’amour et le désir, elle en est même plutôt le produit. Mehdi Belhaj Kacem nous parle de l’essence n de l’amour.[2] Faut-il comprendre l’essence « haine » de l’amour ? La dépendance physique et psychique dans laquelle chaque sexe vit par rapport à l’autre est plus une source d’angoisse, de ressentiment et finalement de haine que de bonheur, d’équilibre et de joie. La dépendance est toujours une aliénation, donc une souffrance car elle nous met en face de nos propres limites. La dépendance nous castre symboliquement, elle nous montre que nous ne sommes pas autonomes, libres, tout-puissants. Ce qui est tout aussi difficile à accepter pour une femme que pour un homme. A cet égard, le ressentiment des femmes à l’égard des hommes et le besoin de se venger d’eux, de castrer le phallus de l’autre, est parfois tellement fort qu’elles préféreront dire « non » ou mimer l’indifférence et rester frustrées si cela frustre également les hommes.

La ballade de la dépendance sexuelle de Weill et Brecht (L’opéra de quat’sous) pourrait être l’hymne de la condition humaine, et à vrai dire de toutes les espèces vivantes sexuées. Cependant, même si les deux sexes sont à égalité dans cette dépendance aliénante, leur relation n’est pas tout à fait symétrique, les hommes étant malgré tout les porteurs officiels du phallus, et les femmes en étant originellement privées. La guerre des sexes se résume donc au constat suivant : les hommes doivent lutter pour conserver leur position de pouvoir qui leur est contestée par les femmes. Les hommes doivent lutter pour conserver un phallus symbolique que les femmes essaient continuellement de castrer. Il nous faut donc montrer maintenant comment la guerre des sexes comme Histoire de la lutte entre hommes et femmes autour du phallus symbolique découle des contraintes sociobiologiques de la sélection naturelle comme Histoire de la reproduction du vivant. 

               

                Sélection naturelle et psychanalyse : la lutte pour le phallus

La seule question fondamentale qui s’est posée jusqu’à récemment à l’homo sapiens relevait de la sélection naturelle : « comment assurer au mieux ma descendance ? » Toutes les normes sociales, toute la culture, toute l’Histoire dérivent de cette question et des moyens d’y répondre. Pendant des millénaires, les rapports hommes-femmes se sont résumés de la façon suivante : du fait que ce sont les femmes qui sont enceintes, un homme ne peut jamais être sûr que l’enfant est de lui, d’où la nécessité du contrôle de la sexualité des femmes. Les voiles, tchadors et burkas des musulmanes n’ont pas d’autre fonction. Et du fait qu’une femme isolée sera dans l’impossibilité d’élever ses enfants, elle devra s’assurer du contrôle de la puissance sociale du partenaire mâle qu’elle choisira, afin qu’il la protège avec ses rejetons des agressions extérieures. Les hommes essaient de contrôler la sexualité des femmes, et les femmes essaient de contrôler la puissance des hommes : telles sont les bases de toutes les structures sociales traditionnelles. Au moyen du pouvoir social, les hommes essaient de contrôler le pouvoir sexuel des femmes, c’est-à-dire leur pouvoir de séduction et donc de reproduction. Et au moyen de leur pouvoir sexuel de séduction, les femmes essaient de contrôler le pouvoir social des hommes avec les avantages qu’il procure pour la reproduction. Chacun essaie de contrôler l’autre et chacun dépend de l’autre, ce qui produit un équilibre relatif, une boucle homéostatique du système relationnel masculin-féminin.

Il faut donc comprendre les relations hommes-femmes en termes de théorie des systèmes. L’Histoire procède de ce système de contrôle mutuel qui est un rapport de forces, une lutte pour le pouvoir se tramant autour du phallus, symbolique ou physique et qui structure le développement des sociétés. Les hommes passent leur temps à vouloir enfermer les femmes afin de contrôler les phallus physiques auxquels elles auront accès. Par le pouvoir et la domination sociale ils cherchent à contrôler le désir sexuel féminin. Et les femmes, au moyen de la séduction exhibitionniste, passent leur temps à essayer de s’offrir un accès aux phallus physiques. Par le pouvoir et la domination sexuels, elles cherchent à contrôler le désir sexuel masculin, le phallus, pour bénéficier de sa puissance physique et de son pouvoir symbolique et social. Elles cherchent à exciter le maximum d’hommes, de phallus physiques pour s’ouvrir le plus large choix possible dans la sélection de ceux qui leur paraîtront les meilleurs, les plus virils et puissants. On lance un filet, on attend que des poissons s’y prennent, et on ne garde que les meilleurs. Au moyen des vêtements, des cosmétiques, des bijoux et autres artifices les femmes appellent la puissance érectile des hommes en essayant de les faire bander et de provoquer en eux une envie irrésistible de les pénétrer. Toutes les femmes n’ont pas le même potentiel de séduction. Cette lutte pour la conquête des mâles engendre donc entre elles rivalité et jalousie. Les plus douées, les plus belles, au milieu de tous les mâles qu’elles auront réussi à exciter ne choisiront pour s’en faire pénétrer que ceux qui leur paraissent les plus puissants sexuellement, physiquement ou socialement, c’est-à-dire les plus capables d’assumer une paternité conjugale protectrice. La puissance sexuelle est l’indice de la puissance physique. Et le mâle le plus puissant physiquement est souvent le plus puissant socialement. Quant aux femelles les moins séduisantes, elles prendront ce qui reste, resteront seules ou développeront une homosexualité de compensation. Il en va de même pour les hommes laids ou timides.

On voit dès lors comment la structure psychanalytique du rapport de forces hommes-femmes, la lutte autour du phallus symbolique, dérive des contraintes biologiques de la sélection naturelle, la lutte autour du phallus physique. En effet, comme Lacan disait de l’hystérique qu’elle cherche un maître sur lequel elle puisse régner, un phallus qu’elle puisse symboliquement castrer, les femelles humaines cherchent des mâles puissants dont elles puissent orienter et contrôler en leur faveur la puissance physique et sexuelle. Si le positionnement du désir masculin est clair, univoque : on cherche une femelle dominée, en revanche le positionnement du désir féminin est ambigu, équivoque, un peu schizo : on cherche un mâle dominant mais que l’on puisse dominer également.

                La logique interne de l’Histoire humaine, de ses plus hautes réalisations jusqu’à la barbarie la plus ignoble, est le fruit de cette interaction systémique entre mâles et femelles, où chaque sexe assigne à l’autre une place dans son désir, un rôle social dominant ou dominé à tenir impérativement sous peine de n’être plus désiré. Dans L’imparfait du présent, Alain Finkielkraut se pose la question suivante : « N’est-ce pas l’assignation des hommes à la virilité qui voue l’humanité à la violence ? »[3] Il faut alors se demander : « Mais qui assigne donc les hommes à la virilité, si ce ne sont les femmes, à responsabilité égale avec les hommes ? » Car en effet, aussi longtemps que les femelles éprouveront plus de désir pour les mâles dominants que pour les dominés, les mâles se battront pour être dominants. La violence des mâles, génétiquement programmée par leur taux hormonal de testostérone, est ainsi une simple réponse de la sélection naturelle au désir des femelles qui se porte prioritairement sur les plus agressifs d’entre eux, les plus forts et phalliques. Les femmes n’aiment pas les loosers. Le caractère de coq macho agressif et guerrier de nombreux hommes n’est donc en fait que le résultat d’une sélection sexuelle accomplie par les femmes elles-mêmes qui, séduites par les parades et les démonstrations de force du phallus, n’accepteront de mélanger leur génome et de donner une descendance qu’aux mâles les plus dominateurs, c’est-à-dire les plus protecteurs mais aussi, car toute médaille a son revers, les plus destructeurs. Les guerres et les violences qui jalonnent l’Histoire de l’humanité, loin d’être des phénomènes spécifiquement masculins, sont en fait des produits du système interactif de contrôle mutuel du phallus qui se joue entre hommes et femmes. Tout ce que sont et font les hommes est une réponse au désir des femmes, et tout ce que sont et font les femmes est une réponse au désir des hommes. Au moyen d’une sélection sexuelle impitoyable, chaque sexe façonne l’autre. Les femmes ont donc toujours eu le même poids que les hommes, même si moins visible, dans la construction des phénomènes sociaux et historiques. Rien ne s’est produit dans l’Histoire qui ne fût désiré par les deux sexes.

                La contraception comme reformulation du rapport hommes-femmes

  

Cette Histoire du sexe est devenue problématique depuis le « boum » des moyens de contraception (pilule, stérilet, IVG) dans les années 70. Le système de contrôle mutuel a perdu son équilibre homéostatique naturel. Pendant des millénaires, le rôle social des femmes était biologiquement déterminé par la maternité, de par le simple fait que le coït équivalait pour elles à porter un enfant puis à le nourrir et à s’en occuper ensuite pendant des mois, voire des années. Des contraintes naturelles les obligeant à un certain mode de vie orienté essentiellement vers le foyer et la maternité pesaient donc sur les femmes, contraintes que les hommes ne connaissaient pas puisqu’ils ne tombent pas « enceints ». Cette détermination biologique des rôles a été rendue caduque par les moyens de contraception modernes. La contraception féminine permet effectivement de transgresser l’ordre naturel des choses et les rôles qu’il définit. Affranchies du conditionnement physiologique qui les déterminaient à devenir des mères, n’étant désormais ni plus ni moins que les hommes astreintes à un rôle social spécifique, les femmes doivent redéfinir leur place dans la société. Mais cette place des femmes dans les sociétés modernes ne peut être définie que relativement à celle des hommes. Répétons-le : femmes et hommes forment un système interactif. Tout ce qui affecte l’un affecte également l’autre.

Ce que la nature définissait pour les individus, les individus doivent maintenant le définir par eux-mêmes. Les rôles masculin et féminin que la biologie définissait depuis l’origine des temps, les hommes et les femmes doivent dorénavant les renégocier, peut-être même les réinventer. Mais sur quelles bases ? Selon quelles valeurs ? Redéfinir les rôles c’est redéfinir les identités. Avant la contraception on savait ce qu’était une femme, la nature lui attribuait une fonction sociale spécialisée : c’était fondamentalement une mère en devenir ou réalisée. La contraception a dé-spécialisé le rôle social des femmes. En 2003, l’identité féminine est beaucoup plus floue, une femme peut être une mère mais rien ne l’y oblige, d’où la conséquence systémique du vacillement de l’identité masculine.

La presse féminine fourmille de ces articles de psychologie de comptoir et de tests de personnalité bidons qui symptomatisent le désarroi contemporain de l’identité féminine. Le succès de cette presse vient justement de ce que les femmes y cherchent en urgence les moyens de se définir une identité qui, sinon, reste dans un flou invivable. Le drame de cette presse vient de ce qu’elle ne propose aux femmes qu’un modèle identitaire fictionnel normé selon des critères purement commerciaux. Et le cynisme absolu de cette presse vient de ce que tout y est faux, y compris les pseudo-récits authentiques qui sont en fait des œuvres d’imagination de pigistes rémunérés au lance-pierre. Mais tout y est calibré pour faire rêver, touchant par là un lectorat prêt à payer pour se faire mener en bateau pourvu que cela lui donne l’impression d’exister dans un monde plus valorisant narcissiquement, plus excitant, où le « moi » est défini positivement. Dommage collatéral : cette presse est en train de transformer des générations de femmes en nymphomanes. Mehdi Belhaj Kacem fait à ce sujet les remarques suivantes : « Quand vous disiez, çà et là, que la presse féminine est la pornographie des femmes, la levée de boucliers était immédiate. (…) Là où le porno masculin se braque sur un centre obsessionnel, le désir féminin, dans la presse du même adjectif, s’atomise partout, ne laisse aucun recoin à l’abri de la sonde. »[4] De fait, le sexe en reste LE sujet de prédilection parce que cela fait vendre. La lecture de Cosmopolitan dans sa version anglo-saxonne est à ce titre riche d’enseignements, abordant ce thème de façon plus directe et moins hypocrite que la version française. Bref, les femmes ne savent plus qui elles sont, ce qu’elles sont, elles sont paumées et par contrecoup les hommes aussi.

La contraception est une révolution dont on n’a pas encore pris toute la mesure réelle. Elle a en effet détaché les femmes de leur conditionnement identitaire biologique, et leur a accordé une marge de manœuvre vis-à-vis du rôle social qui leur était assigné par la nature et par les hommes depuis des siècles. Toute l’émancipation des femmes dans ses possibilités matérielles repose sur la pilule, le stérilet ou la légalisation de l’avortement. Mais que faire de cette liberté nouvelle ? « Qu’allons-nous devenir maintenant que l’on ne nous dit plus qui nous sommes et que faire ? », se demandent-elles. Dans leur immense majorité incapables de répondre par elles-mêmes à ces questions, les femmes occidentales se trouvent grâce à la contraception dans une position équivoque et inédite dans l’Histoire de l’humanité : affranchies du système traditionnel de détermination identitaire hommes-femmes, mais incapables de fournir une alternative consistante à long terme à ce système ancestral.

La double-contrainte (double-bind) du désir hystérique

Le désarroi contemporain des identités traduit cette indécision féminine qui refuse désormais un cadre de définition identitaire traditionnel jugé contraignant et rétrograde mais qui, n’en ayant pas d’autre à proposer, continue à s’y référer tous les jours faute de mieux. Les hommes doivent encore se montrer galants, faire le premier pas dans les approches amoureuses, etc.. En d’autres termes, les contraintes du cadre relationnel hommes-femmes étant automatiquement identifiées comme réactionnaires, machistes, phallocrates, les femmes ne veulent conserver de ce cadre relationnel aux hommes que les avantages. Mais toute altérité étant une contrainte, une limitation à l’ego, c’est donc en réalité tout simplement l’altérité masculine, le phallus, qui pose problème aux femmes occidentales. Michel Houellebecq, dans un entretien avec Fernando Arrabal, a raison de déclarer : « Le maillon faible des sociétés musulmanes c’est la chatte. »[5] Car en effet, les sociétés phallocrates traditionnelles ont un problème avec le sexe féminin qu’il s’agit de contrôler et de dominer. Mais il faut ajouter en miroir que le maillon faible des sociétés occidentales, que nous appellerons hystérocrates, c’est la queue. Car en effet, les femmes occidentales ne savent plus guère comment se positionner dans leurs rapports aux hommes, au phallus : dominante ou dominée, soumise ou castratrice ?

Plus exactement, les femmes aimeraient jouir de cette altérité phallique mais sans en subir les contraintes. Transformer le phallus en simple objet de plaisir. Ce qui est une impossibilité ontologique : dès lors que le phallus devient objet de plaisir manipulable, il n’est plus phallique, puissant, et laisse donc les femmes dans la frustration. Un vibromasseur ne remplacera jamais un homme. Plus généralement, dès lors qu’une altérité n’est plus une contrainte, c’est qu’elle a été absorbée dans l’identité, et donc qu’elle n’existe plus. A vrai dire, c’est la notion même d’altérité, structurellement liée à celle de contrainte, que la contraception a fait perdre à la majorité des femmes. Ces dernières ne voudraient retenir du phallus que le plaisir qu’il peut leur apporter. Mais elles sentent également qu’un phallus qui ne donne que du plaisir n’est plus un phallus. Un vrai phallus c’est aussi une contrainte, une altérité puissante capable de s’imposer. Les femmes occidentales demandent donc deux choses contradictoires : que, pour en jouir, le phallus soit un vrai phallus, une altérité puissante, mais sans que ce phallus soit une contrainte, une altérité puissante. Les femmes occidentales sont donc bien des hystériques au sens de Lacan : « Elles cherchent un maître sur lequel régner », un phallus dominateur qu’elles puissent castrer, dominer. On comprend aisément que cette demande soit impossible à remplir car elle exige du phallus qu’il soit dans deux états contradictoires à la fois, un peu comme le chat de Schrödinger en physique quantique. Pour répondre au désir des femmes occidentales, le phallus doit être simultanément puissant et impuissant, il doit bander sans bander, les hommes doivent être dominants, érectiles, virils, mais en même temps dociles, dominés, manipulables et surtout ne représenter aucune contrainte.

Le désir féminin est donc fondamentalement une injonction paradoxale, à laquelle les hommes ne peuvent pas répondre et qui peut aller jusqu’à les rendre fous, violents, violeurs, impuissants ou homosexuels. La libre expression du désir féminin fabrique des serial killers. Le nombre croissant des célibataires des deux sexes et la chute démographique dans le monde occidental en sont d’autres conséquences. En gros, les femmes ne savent pas ce qu’elles veulent puisqu’elles veulent et demandent aux hommes deux choses absolument contradictoires et exclusives. Le désir féminin a donc la forme d’un double-bind, ou double-contrainte. Le double-bind, concept formulé à l’origine en psychiatrie par Gregory Bateson et ensuite repris par l’école de Palo Alto[6], est une injonction paradoxale, l’expression d’un désir contradictoire, illogique, pathogène car susceptible d’induire un trouble schizophrénique chez la personne à qui elle s’adresse puisque pour y répondre, il faut ne pas y répondre.

Le désir phallique impose une contrainte aux femmes : « Soyez dominées. » Mais le désir hystérique impose une double-contrainte aux hommes : « Soyez dominants mais aussi dominés. » En les délivrant de toute contrainte à l’égard du phallus, la contraception permet donc aux femmes d’exprimer en toute liberté leurs tendances hystériques, c’est-à-dire leur rapport ambivalent au phallus, mélange schizophrénique d’amour et de haine, de dépendance et de rejet, et de lui imposer la double-contrainte d’un désir contradictoire. Avant la contraception, les femmes possédaient déjà ces mêmes tendances originellement issues de la sélection naturelle. Mais leur caractère dissolvant et irrationnel trouvait un contrepoids, un contre-pouvoir, un cadre rationnalisateur et unifiant dans l’organisation phallocrate des sociétés traditionnelles. La petite hystérique qui dort en chaque femme et même en chaque homme n’est désormais plus affrontée à aucune organisation sociale lui imposant une altérité symbolique forte, puissante, phallique. Les sociétés modernes occidentales ayant décapité toute figure transcendante de l’autorité, tout sentiment d’altérité contraignante, tout contre-pouvoir phallique au pouvoir hystérique, ces sociétés peuvent être dites hystérocrates. Rendue pleinement possible par la contraception, la figure autoritaire moderne du monde occidental n’est plus phallique mais hystérique. Mais comment s’est traduite dans l’Histoire cette montée en puissance du pouvoir hystérocrate ? Par l’avènement d’un type de société essentiellement tournée vers la consommation et les images : une société du Spectacle, au sens de Guy Debord et des Situationnistes.

L’hystérocratie ou le règne des images

                La notion de Spectacle définit un rapport non-problématique à l’image, rapport d’adhésion non-critique qui peut aller jusqu’à la fascination. Ce rapport non-problématique engendre une tendance à la monstration totale du réel. Tout est à montrer, à voir, à dire, à exhiber. Le monde est réduit à une succession d’images, de représentations, de surfaces plastiques. La société du Spectacle obéit donc à un impératif de visibilité totale. L’éthique spectaculaire répond à un « impératif pornographique ». L’avènement de cette société du Spectacle a commencé avant la contraception mais elle y trouve un parachèvement et une consolidation de ses acquis. Le Spectacle est le milieu naturel de l’hystérique en ce qu’il est le règne du tout-visible, le règne de la pornographie soft ou hard, des affiches publicitaires et de la mode suggestives, bref du corps et de l’objet du désir dévoilé. L’hystérie est une pathologie de la visibilité qui se caractérise par le bourgeonnement et la multiplication infinie et délirante des représentations et des images. Mais en quoi l’avènement de cette société du Spectacle est-elle la traduction du rapport de forces hystérique au phallus, l’expression d’un désir contradictoire, d’un amour castrateur ?

Le rapport équivoque de l’hystérique au phallus, rapport d’amour et de jalousie, la contraint à vouloir le séduire pour mieux le concurrencer et se l’approprier. Le Maître-mot de l’hystérique est « séduction ». Cette séduction castratrice passe par la création d’un désir, d’une dépendance, que l’on s’arrangera pour maintenir inassouvis ou pour accroître au maximum. On allume sans coucher. Ou alors on multiplie les partenaires, éventuellement on partouze. Dans les deux cas, le phallus est nié comme altérité et singularité subjective. Il est castré, ramené au rang d’objet de plaisir. Le seul moyen pour l’hystérique d’obtenir un quelconque pouvoir sur le phallus est de se poser soi-même comme centre de son attention, centre de son désir, de se rendre absolument visible de lui, donc de rendre sa propre image incontournable. Elle va donc spontanément multiplier les images d’elle-même en fonction de l’attente qu’elle suppose au phallus, le but étant de l’obséder totalement par la production parfaitement adaptée des images susceptibles de le séduire. L’hystérique dit au phallus « Regarde-moi, aime-moi, désire-moi et ne regarde que moi, n’aime que moi, ne désire que moi. » Le strip-tease, la danse des sept voiles, la « putasserie » est le rapport masculin-féminin par excellence.

Au moyen d’un exhibitionnisme séducteur, la femme tente de soutirer à l’homme un peu de sa puissance phallique, son argent par exemple, que l’homme, flatté dans son voyeurisme, concède. Afin de mieux se l’attacher et contrôler ainsi sa puissance, l’hystérique doit donc impérativement se faire remarquer du phallus, s’en rendre visible, apparaître comme le centre exclusif de ses représentations. Elle provoque par là-même une surenchère d’images à vocations séductrices, surenchère dans la spectacularisation narcissique de soi dont le but final est la captation et l’attachement de l’altérité phallique. L’hystérique n’a pas de personnalité autre que ce qu’il lui faut développer pour capter le phallus. Obsédée par le perfectionnement de son art de plaire, elle peut ainsi développer une intuition psychologique et une compréhension de l’humain très poussées, confinant parfois à la télépathie. Mais elle restera néanmoins intellectuellement sous-développée, son être ne se consacrant finalement qu’à la production non-critique de surfaces et d’apparences séductrices. Le pouvoir de l’hystérique sur le phallus suppose qu’elle accepte de ne se définir qu’au travers de la visibilité exhibitionniste, et qu’elle fasse donc le sacrifice de nombreuses autres potentialités existentielles plus cérébrales. De fait, dès lors qu’une femme renonce à l’exhibitionnisme sexuel, elle renonce également à tout pouvoir de séduction sur les hommes, ce qui s’accompagne d’une montée en puissance de ses facultés intellectuelles critiques mais aussi de ses névroses. Car en effet, elle se condamne la plupart du temps à rester seule ou à l’homosexualité. Renonçant à séduire le phallus, elle n’a plus alors qu’à le recréer en elle, à se « phalliciser » toute seule. Les intellectuelles et les lesbiennes présentent souvent cette apparence asexuée, ayant renoncé à plaire au phallus, renoncé à se définir dans la dépendance à son égard et par rapport au regard des hommes.

« Dans l’avenir, tout le monde aura droit à cinq minutes de célébrité. » Cette prophétisation de Andy Warhol décrit effectivement le devenir-hystérique, le devenir-pute du monde occidental : la demande de reconnaissance et le besoin croissant que chacun de ses habitants, homme ou femme, ressent de séduire le phallus symbolique ultime qui n’est plus, de nos jours, le regard de Dieu, le grand Autre, mais le regard des autres. L’hystérique ne veut qu’une chose : plaire à tout prix au phallus, séduire l’instance du pouvoir pour se l’approprier ou y participer dans la mesure du possible. Le pouvoir de l’hystérique repose donc entièrement sur les images séduisantes qu’elle parvient à produire d’elle-même au moyen de sa propre spectacularisation exhibitionniste. Elle a donc tout intérêt à ce que la putasserie universelle de la société du Spectacle dure et perdure. Elle est le premier soutien du modèle occidental tel qu’il se montre actuellement face à tout ce qui le menace, islamisme ou autre. S’y trouvant dominante, elle est donc dans un rapport fusionnel d’adhésion non-critique à la société moderne de consommation et d’images. Comme tout groupe humain, cette société du Spectacle a produit un archétype humain, c’est-à-dire un idéal-type de l’individu modèle qui lui est adapté et que l’inconscient collectif social désignera alors comme modèle de réussite. Ce modèle de réussite sociale doit être décrypté si l’on veut essayer de comprendre ce qui oriente le devenir historique. Le personnage conceptuel de la Jeune-Fille proposé par la revue Tiqqun nous permet de cerner au plus près cet idéal-type hystérocrate. 

L’hystérocratie ou le règne de la Jeune-Fille

                Qu’est-ce donc que la Jeune-Fille ? Concept probablement inspiré du De la séduction de Jean Baudrillard, proposé par la revue Tiqqun dans un petit livre d’obédience post-situationniste génial à tous égards et qu’il faudrait pouvoir citer intégralement, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille :

Entendons-nous : le concept de Jeune-Fille n’est évidemment pas un concept sexué. Le lascar de boîte de nuit ne s’y conforme pas moins que la beurette grimée en porno-star. (…) En réalité, la Jeune-Fille n’est que le citoyen-modèle tel que la société marchande le redéfinit à partir de la Première Guerre mondiale, en réponse explicite à la menace révolutionnaire. En tant que telle, il s’agit d’une figure polaire, qui oriente le devenir plus qu’elle n’y prédomine. (…) De formelle, la domination du Capital devient peu à peu réelle. Ses meilleurs soutiens, la société marchande ira désormais les chercher parmi les éléments marginalisés de la société traditionnelle — femmes et jeunes d’abord, homosexuels et immigrés ensuite. (…) « Les jeunes gens et leurs mères, reconnaît Stuart Ewen, fournirent au mode de vie offert par la réclame les principes sociaux de l’éthique du consommateur. » Les jeunes gens parce que l’adolescence est la « période de la vie définie par un rapport de pure consommation à la société civile. » (Stuart Ewen, Consciences sous influence) Les femmes parce que c’est bien la sphère de la reproduction, sur laquelle elles régnaient encore, qu’il s’agissait alors de coloniser. La Jeunesse et la Féminité hypostasiées, abstraites et recodées en Jeunitude et Féminitude se trouveront dès lors élevées au rang d’idéaux régulateurs de l’intégration impériale-citoyenne. La figure de la Jeune-Fille réalisera l’unité immédiate, spontanée et parfaitement désirable de ces deux déterminations. (…) Une nouvelle figure de l’autorité est née qui les déclasse toutes.[7] 

La Jeune-Fille n’est pas obligatoirement du sexe féminin. Elle peut être un homme. Mais un homme adapté à l’univers hystérocrate et au devenir-pute du monde occidental. La Jeune-Fille a des affinités avec la star porno mais aussi avec le publicitaire, toutes deux figures du pouvoir et de l’autorité hystérocrate. Le porno, la publicité, mais aussi le show-business et le divertissement utilisent le racolage sexuel comme instrument de pouvoir. Se prenant lui-même et avec lucidité comme sujet d’expérience, Frédéric Beigbeder, ancien publicitaire, écrivain et présentateur télé n’hésite pas à se décrire à plusieurs reprises comme la « première pute » du système qu’il critique dans son roman 99 francs. Les milieux de l’information et du journalisme commencent eux aussi à se laisser progressivement hystérocratiser, « jeune-filliser » : dans l’émission Arrêt sur images du 5 mai 2002 (sur France 5), Philippe Vandel faisait remarquer preuves à l’appui la surreprésentation des jolies jeunes femmes dans les reportages télé et les interviews de journalistes. L’information tend de plus en plus à imiter la publicité : il faut attirer l’œil, le séduire, lui plaire à tout prix. En dépit de ce qu’une idéologie féministe diffuse peut en dire, nos sociétés occidentales ne sont pas, ne sont plus phallocrates, dominées par ce que les hommes ont de pire en eux, mais bien plutôt dominées par ce que les femmes ont de pire en elles, leur dimension hystérique que la société du Spectacle n’a fait qu’exacerber, désinhiber et pousser à l’expression : exhibitionnisme, obsession sexuelle, immaturité, irrationalité, impulsivité et narcissisme outranciers, culte de l’apparence et du tape-à-l’oeil, spectacularisation obscène de l’intime, recherche d’intensité existentielle maximale de type paroxystique et orgasmique, théâtralisation des affects. Les Jeunes-Filles intellos adorent le théâtre. Et toutes aiment faire la fête, danser, s’amuser sur des rythmes latinos ou technos, c’est selon, bref se préparer au coït. Homo festivus dirait Philippe Muray.

La vogue actuelle du porno-chic lancée dans la deuxième moitié des années 90 aux USA par le couturier Tom Ford en est une expression, naturellement accueillie à bras ouverts par le petit monde parisien de la mode et du spectacle. En effet, à peu près à la même période en France, un courant de littérature et de cinéma porno-chic ou carrément trash a vu le jour et donné ses lettres de noblesse artistique à ce que la sexualité possède de plus médiocre. Dans le traitement du même sujet, les styles varient et parfois s’opposent : ce que Houellebecq, un des rares auteurs avec Sade et Bataille qui réussisse à faire penser la pornographie, semble déplorer, les boîtes à partouzes ou le tourisme sexuel n’étant finalement dans ses romans que des ersatz compensatoires un peu minables à un rapport de couple impossible, à l’opposé Catherine Millet s’en satisfait totalement, se décrivant elle-même comme dénuée d’idéal amoureux : « Comme j’étais parfaitement disponible, que je ne fixais pas plus en amour que dans la vie professionnelle un idéal à atteindre, on m’a désignée comme une personne sans aucun interdit, exceptionnellement dépourvue d’inhibition, et je n’avais aucune raison de ne pas tenir cette place. »[8] A la faveur de ce courant esthétique, le SM, les partouzes, les clubs échangistes, les acteurs et actrices pornos sont devenus soudain « tendances », relayés dans une espèce de strip-tease universel par des campagnes d’affichage publicitaires de plus en plus obscènes et envahissant la ville.

Car en effet, outre le spectacle, la deuxième obsession de l’hystérocratie occidentale est la consommation. Son point culminant étant la spectacularisation de la consommation sexuelle, qui peut être également consommation du spectacle sexuel, ce que Millet et Henric ont parfaitement réussi dans leurs parutions, mais que n’importe quel film porno réalise aussi bien. Partout où la société de consommation est advenue, les Jeunes-Filles sont dominantes. La société de consommation reposant sur la stimulation continuelle du désir d’acheter, la séduction du consommateur, le meilleur moyen de vendre un produit sera donc de l’érotiser, d’essayer de le faire passer pour un objet naturel du désir, objet indispensable qu’il nous faut acquérir à tout prix. L’iconographie de la société de consommation repose donc sur des valeurs telles que le sexe, le désir et l’érotisme, qui sont des affaires essentiellement féminines, au sein desquelles les Jeunes-Filles évoluent comme dans leur élément naturel. A contrario, la virilité authentique se réalise dans l’abstinence, la maîtrise de soi et des pulsions. Otto Weininger fait les observations suivantes : « La femme est sexuelle seulement, l’homme est aussi sexuel : cette distinction est d’une portée considérable, aussi bien dans l’espace que dans le temps. (…) De même, ce sont toujours des hommes relativement féminins qui sont continuellement à courir après les filles et ne trouvent intérêt qu’aux affaires amoureuses et aux relations sexuelles. »[9]

Quelle place pour le phallus dans un tel univers ? Dans une société globalement hystérocratisée, où le pouvoir n’est donné qu’aux Jeunes-Filles, il ne reste aux hommes qu’à les concurrencer sur leur propre terrain s’ils souhaitent encore obtenir un minimum de gratifications narcissiques de leur environnement. Les valeurs traditionnellement masculines d’affirmation héroïque et ascétique de l’ego survivent encore ponctuellement mais à titre résiduel, elles ne structurent plus la société en profondeur, et surtout elles ne font pas vendre autant. Ces valeurs « mâles » sont généralement décrédibilisées et taxées de machistes ou réactionnaires. Le modèle de réussite sociale n’est donc plus la figure masculine du héros solitaire mais la figure féminine du top-model. Aux valeurs héroïques se substituent les valeurs érotiques. Comme le dit Catherine Breillat à diverses reprises, la pornographie c’est fondamentalement le pouvoir des femmes.

L’archétype dominant de nos sociétés de consommation est une femme « jeune et jolie », une lolita sexy, glamour, une Jeune-Fille. Et tout le monde veut lui ressembler, y compris les hommes. Les gays ont de l’avenir. Les femmes qui disposent d’un capital érotique et sexuel sont donc chez elles dans la société de consommation. Elles sont socialement dominantes car socialement valorisées. Le consensus de l’inconscient collectif social les soutient et leur donne raison d’être comme elles sont. Walter Benjamin disait déjà dans les années 30 que Paris, capitale de la mode, était une ville faite pour les femmes. La grande quantité de miroirs, surfaces réfléchissantes et vitrines de cette ville répond parfaitement, plus que dans tout autre lieu, à la demande narcissique de la femme moderne consommatrice d’images plastiques de soi. Paris est une ville idéale pour les fashion-victims, hommes ou femmes. Paris est La Mecque des Jeunes-Filles.

La « scène de ménage » Occident-Islam

Cette hystérocratisation du monde occidental provoque par réaction une rigidification phallique du monde musulman. Plus l’Occident se jeune-fillise et rend le phallus fou en lui demandant de répondre à son injonction paradoxale, sa double-contrainte d’être et de ne pas être en même temps, plus le phallus veut s’affirmer dans l’être comme érectile, inflexible, dur, dont l’autorité et la puissance de contrainte sont univoques et implacables. L’intégrisme islamiste est une version caricaturale et pathologique d’un principe phallocrate affronté à une version caricaturale et pathologique de la femme qui domine le monde occidental. Le terroriste islamiste est ce phallus rendu fou par le désir incohérent, contradictoire, irrationnel d’une femme occidentalisée qui le veut simultanément dominant et dominé. L’hystérocratie ne sait pas comment se positionner par rapport au phallus. Elle voudrait qu’il existe sans exister, que les hommes soient des hommes sans en être. Le terrorisme islamiste n’est guère qu’une réponse pathologique d’un phallus angoissé à une menace castratrice hystérique tout aussi pathologique et perçue comme dominante dans le monde occidental. « Les femmes à la maison ! » : tel est le message du 11 septembre 2001.

Ce conflit Occident-islamisme n’est en fait rien d’autre qu’une scène de ménage aux dimensions internationales. C’est un Qui a peur de Virginia Woolf ? planétaire, mais qui contrairement à la pièce de Edward Albee finira sans doute très mal. D’origine sociobiologique, ce conflit se manifeste sur un plan symbolique en ce qu’il repose sur des représentations : ce que sont les hommes et les femmes, leur rôle dans la société et le questionnement de leur rapport au phallus et au pouvoir. C’est un conflit de valeurs structuré par deux polarités, une phallocrate-islamiste et l’autre hystérocrate-occidentale. C’est un conflit masculin-féminin autour du phallus étendu à l’échelle de toute la planète. Cette scène de ménage planétaire n’est cependant possible que parce qu’il y a une mondialisation symbolique. Notion qu’il nous faut préciser maintenant.

               

                La mondialisation symbolique

                Que signifie la notion de mondialisation ? Tout d’abord, du point de vue économique elle sert à définir l’état de fait selon lequel tous les acteurs du champ économique mondial sont devenus interdépendants et solidaires à l’échelle de toute la planète. Ils sont tous résorbés dans un seul système, un seul marché qui n’a plus d’extérieur ou d’alternative. Un espace commercial est un espace d’échanges de valeurs marchandes, c’est un réseau de transactions financières entre plusieurs acteurs, au moins deux. Seul, on ne fait pas de commerce, on n’échange rien avec soi-même. Un espace commercial doit donc être compris dans les termes d’un espace systémique, où tout ce qui arrive à l’un des acteurs aura des conséquences sur les autres acteurs du réseau. Un système est toujours différencié, les acteurs du réseau n’ont pas tous le même rôle. Certains sont dominés, d’autres sont dominants. En dépit de cette hiérarchisation, ils sont tous indispensables à la structure du système. Comme Hegel l’a fort bien démontré avec sa dialectique du maître et de l’esclave, le dominé n’est certes tel que parce qu’il y a un dominant qui le domine, mais en outre, le dominant ne peut l’être que parce qu’il y a un dominé à dominer. Ils ne se définissent et n’existent que l’un par rapport à l’autre. Si l’un des deux acteurs du système disparaît, l’autre disparaît également. Et tout ce qui arrive à l’un aura structurellement des conséquences sur l’autre. Il en va ainsi dans le champ de l’économie mondialisée. Par exemple, les pays développés du monde occidental ne peuvent survivre comme dominants que parce qu’ils entretiennent les pays du tiers-monde dans un état de sous-développement. Les riches ne le sont que d’entretenir les pauvres dans leur pauvreté. Et ceci s’observe à toutes les échelles du monde économique et social.

                La mondialisation économique s’accompagne d’une mondialisation symbolique. Dès lors que les flux financiers s’internationalisent, les flux d’informations, de représentations, d’images et de symboles se répandent également de par le monde. Il n’y a plus de marchés financiers locaux, ils sont tous plus ou moins dépendants de ce qui se passe à New-York, Londres ou Tokyo. De la même façon, il n’y a plus de culture locale, sauf à l’état résiduel et agonisant, dans les forêts d’Amazonie ou de Papouasie Nouvelle-Guinée par exemple. Depuis l’écroulement du bloc communiste, le monde s’est unifié en un seul vaste marché économique et un seul espace symbolique de représentations, un seul espace culturel à dominante occidentale et plus spécifiquement nord-américaine. Avant la chute du mur de Berlin, le monde comportait effectivement deux logiques fonctionnant chacune dans leur système propre. Mais depuis 1989, une seule logique et un seul système économico-symbolique occupent le monde. On observe certes des accommodations locales qui reproduisent de l’hétérogénéité, mais sur la base d’une homogénéisation globale croissante des styles de vie. En France, les hamburgers de Mac Donald’s sont légèrement plus salés qu’aux Etats-Unis. Dans ses recherches, Michel de Certeau montre bien comment le colonisé colonise également son colonisateur. L’invasion de la Gaulle par les Romains n’a pas détruit la culture gaulloise, elle a produit la culture gallo-romaine, c’est-à-dire un hybride. Le terme d’hybridation systémique, inspiré de la théorie sociologique de l’acteur-réseau, pourrait définir l’état mondialisé de la planète. Il n’y a plus de formes identitaires pures, il n’y a que des formes identitaires hybrides, produits d’un espace symbolique mondial unifié.

                La place de l’islamisme dans la mondialisation économique  

                Définissons tout de suite ce que nous entendons pas islamisme. L’islamisme n’est pas l’Islam. L’islamisme est la version terroriste, caricaturale et pathologique de l’Islam. Par exemple, l’iconoclasme diffus et modéré de l’Islam a été porté à la caricature barbare par les Taliban lorsqu’ils abattirent les statues monumentales de Bouddha en Afghanistan. En parallèle, le pro-américanisme est une version terroriste, caricaturale et pathologique de l’Occident gréco-judéo-chrétien. Contrairement au communisme pendant la guerre froide, l’islamisme ne relève pas d’une logique économique différente de celle du monde occidental. Au-delà de la propagande officielle des USA, le terrorisme islamiste et l’hégémonie américaine (qu’on la juge bonne ou mauvaise) fleurissent sur le même fumier : l’état de corruption générale de l’économie capitaliste mondialisée. Les deux ennemis sont en fait solidaires dans la défense de la déréglementation libérale des flux d’argent car ils en profitent dans la même mesure. Abattre définitivement les islamistes supposerait de leur couper les « bourses » : moraliser Wall-Street, Londres et Tokyo. Mais l’on abattrait les USA et tout le monde occidental dans le même temps. Le conflit apparent ne doit pas masquer les modes de financement communs des adversaires en présence : le commerce des armes, du pétrole, les trafics en tous genres et la corruption mafieuse consubstantielle à tous ces marchés dès lors qu’ils sont déréglementés, engendrant une économie parallèle. Exemple : la dictature fondamentaliste wahhabite d’Arabie Saoudite, soutien logistique discret du terrorisme de Ben Laden, doit sa prospérité au pacte du Quincy signé en 1945 avec les USA qui s’engageaient ainsi à lui apporter une protection militaire contre la quasi exclusivité du pétrole exporté. Outre le fait que Ben Laden et les Taliban sont originellement de purs produits des services secrets américains destinés à mettre en échec les soviétiques en Afghanistan, les USA ont de plus alimenté les caisses de leurs ennemis afin de pouvoir rester la première puissance mondiale, c’est-à-dire les premiers consommateurs d’énergie. Mais l’Histoire universelle foisonne de tels exemples d’imbrications et d’interdépendance de ce qui en apparence s’oppose.

La mondialisation libérale rend possible l’hégémonie occidentale ET le terrorisme islamiste. Appartenant au même système, la réponse militaire américaine aux islamistes ne sert donc absolument à rien. En effet, Ben Laden et ses acolytes vivront aussi longtemps que les USA du fait qu’ils se financent tous aux mêmes sources économiques libérales corrompues, dont le centre mondial reste Wall-Street. Les récents scandales financiers aux USA (Enron) montrent qu'une bonne partie de la puissance de l'économie américaine repose sur une illusion et sur le mensonge. Les enquêtes de Denis Robert rassemblées dans Révélation$ et La boîte noire sont décisives pour comprendre les liens organiques qui unissent déjà sur le territoire européen la haute délinquance financière des banques et des multinationales et la mondialisation libérale. Les premières zones de non-droit, avant les « banlieues difficiles », restent les places boursières et les espaces de libre-échange économique. Les délinquants les plus dangereux circulent en limousine plutôt qu’en RER et s’habillent chez Hugo Boss plutôt que Nike. Supprimer la corruption dans les échanges économiques mondiaux, moraliser la bourse couperait certes les vivres à de nombreux criminels, islamistes ou autres, mais représenterait également une destruction des fondements mêmes de l’économie libéro-capitaliste occidentale, dont le caractère structurellement criminel est de toute façon également manifeste sur le long terme. Par conséquent, le front est double. Les deux ennemis sont issus de la même mère et boivent aux mêmes mamelles. Ils disparaîtront ensemble ou jamais.

                La place de l’islamisme dans la mondialisation symbolique

Comme au niveau économique, du point de vue symbolique l’opposition des deux systèmes civilisationnels n’est qu’apparente. L’islamisme est un acteur d’un système symbolique unique mondialisé au sein duquel il joue un rôle d’opposition à un autre acteur qui est l’Occident judéo-chrétien. Il n’y a donc pas un choc des civilisations, ce qui supposerait deux civilisations, deux systèmes indépendants l’un de l’autre et qui s’affrontent. Non, il y a un seul système global bi-polarisé par deux positions interdépendantes et qui se définissent solidairement l’une par l’autre. L’Occident et l’Islam sont tout sauf indépendants. L’indépendance c’est l’indifférence, l’absence de rencontre. Or, depuis quelques temps, Occident et Islam ne cessent de se rencontrer dans le conflit et ne cessent de se définir et de se constituer mutuellement au travers de ce conflit. On peut donc parler d’un choc, mais pas entre deux civilisations au sens de deux ensembles civilisationnels hétérogènes et autonomes. Il faut parler d’un choc au sein d’une seule civilisation mondialisée, un choc entre ses deux principaux acteurs au sein d’un seul système civilisationnel.

On pourrait même parler d’un rapport de couple impossible amour-haine entre Occident et Islam, entre Jeune-Fille et Taleb (ou Taliban), ces deux archétypes s’attirant, se fascinant, se repoussant mutuellement, et s’attirant d’autant plus qu’ils se dégoûtent et se font peur. Les phallocrates islamistes réactionnaires, les « Taliban » sont fascinés par le sex-appeal des femmes occidentales mais sont tout aussi terrorisés et à raison par leur pouvoir castrateur. Les hystérocrates occidentaux décadents, les « Jeunes-Filles » sont fascinés par la virilité martiale et érectile des islamistes mais sont également terrorisés à juste titre par leur pouvoir de destruction. Pour reprendre la métaphore de la scène de ménage, Occident et Islam forment un couple qui ne cesse de se disputer pour savoir qui de l’un ou de l’autre aura le pouvoir dans le couple. Ces deux acteurs sont certes en conflit mais se définissent malgré tout l’un et l’autre en fonction d’un espace symbolique commun qui définit leur complicité. Leur conflit ne doit pas masquer leur complicité profonde, le fait qu’ils se positionnent par rapport aux mêmes représentations, la dialectique phallus-hystérique, et qu’ils le savent chacun, même si c’est inconscient. En fonction d’un terrain d’entente symbolique plus ou moins conscient, chacun des partenaires joue donc un rôle et attend de l’autre qu’il joue le sien : Taleb islamiste ou Jeune-Fille occidentale. On remplace Richard Burton et Liz Taylor par le mollah Omar et Britney Spears. 

L’Occident est fasciné par le terrorisme islamiste de la même façon qu’une hystérique sera fascinée par le macho qui la violente. Elle est excitée par sa puissance phallique autant qu’elle lui fait peur et l’agace. Et l’islamiste est fasciné par les femelles occidentalisées qui l’excitent mais restent inaccessibles, le frustrent et le castrent symboliquement. Il les désire autant qu’il souhaite leur mort. Cette complicité et fascination mutuelles expliquent l’impact de terreur jouissive des attentats du 11 septembre 2001 sur les consciences occidentales, le plaisir hystérique qu’elles éprouvèrent à se faire violenter par une altérité phallique, en l’occurrence islamiste, et à se repasser en boucle les images de ce viol vu dans les médias du monde entier. L’hystérocratie occidentale, malade d’elle-même et de ses excès, hypertrophies, bouffissures, demandait depuis longtemps à être frappée, violentée, tabassée, ramenée à l’ordre et au sens de la mesure. La Jeune-Fille hégémonique s’ennuyait dans sa dégénérescence consumériste, molle et facile, attendant qu’un vrai mâle, un Taleb macho, vienne enfin la culbuter et lui rappeler ses limites en la terrorisant. Quel bonheur quand il arrive enfin ! Et quel déluge d’informations et d’images télévisuelles pour essayer d’éterniser, de graver dans les mémoires l’instant du frisson qui ne se reproduira peut-être plus avant longtemps ! Peu après le 11 septembre, Jean Baudrillard analyse cette complicité dans un article crucial, L’esprit du terrorisme, dont une longue citation s’impose :

La condamnation morale, l’union sacrée contre le terrorisme sont à la mesure de la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté. Car c’est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous. Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer.

A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu. Si l’on ne tient pas compte de cela, l’événement perd toute dimension symbolique, c’est un accident pur, un acte purement arbitraire, la fantasmagorie meurtrière de quelques fanatiques, qu’il suffirait alors de supprimer. Or nous savons bien qu’il n’en est pas ainsi. De là tout le délire contre-phobique d’exorcisme du mal : c’est qu’il est là, partout, tel un obscur objet de désir. Sans cette complicité profonde, l’événement n’aurait pas le retentissement qu’il a eu, et dans leur stratégie symbolique, les terroristes savent sans doute qu’ils peuvent compter sur cette complicité inavouable.

Cela dépasse de loin la haine de la puissance mondiale dominante chez les déshérités et les exploités, chez ceux qui sont tombés du mauvais côté de l’ordre mondial. Ce malin désir est au cœur même de ceux qui en partagent les bénéfices. L’allergie à tout ordre définitif, à toute puissance définitive est heureusement universelle, et les deux tours du World Trade Center incarnaient parfaitement, dans leur gémellité justement, cet ordre définitif. Pas besoin d’une pulsion de mort ou de destruction, ni même d’effet pervers. C’est très logiquement, et inexorablement, que la montée en puissance de la puissance exacerbe la volonté de la détruire. Et elle est complice de sa propre destruction. Quand les deux tours se sont effondrées, on avait l’impression qu’elles répondaient au suicide des avions-suicides par leur propre suicide. On a dit : « Dieu même ne peut se déclarer la guerre. » Eh bien si. L’Occident, en position de Dieu (de toute-puissance divine et de légitimité morale absolue) devient suicidaire et se déclare la guerre à lui-même. [10]  

Le terrorisme islamiste peut donc compter sur la complicité, le relais, le soutien du système occidental qu’il tente de détruire. A vrai dire, il n’y a qu’un seul système mondial en train de s’auto-détruire. La mondialisation libérale est une vaste entreprise de fabrication de serial killers, dont les islamistes sont la figure la plus achevée. L’islamisme n’est rien d’autre qu’une variation d’un seul et unique système mondialisé en train de se suicider. C’est un acteur d’un espace économico-symbolique universel résorbant l’Occident et tout ce qui s’y oppose, et dont l’enjeu actuel semble être la maîtrise de l’image. Les deux acteurs antagonistes relèvent du même code symbolique et parlent la même langue : la langue des hystérocrates et du pouvoir de destruction de l’image. Les islamistes n’échappent donc pas au Spectacle et à son délire d’images démultipliées à l’infini mais font plutôt partie du « spectaculaire intégré ». L’efficacité symbolique de leur terrorisme reposant sur sa dramatisation visuelle médiatique, il utilise à fond le principe de séduction putassière de l’image qui règne dans l’Occident moderne pour anéantir (croient-ils) ce même principe de séduction putassière de l’image évoquant pour eux le pouvoir sexuel féminin. Mais loin de l’anéantir, le pouvoir de l’image en sort renforcé. En ce sens, tout autant que George Bush jr, Ben Laden et ses sbires sont des Jeunes-Filles hystériques, presque des icônes pop à la mode. La question de l’icône, de l’image est donc centrale et semble être l’objet qui symbolise le mieux le conflit actuel. Cette question est tout sauf anecdotique car le rapport à l’image c’est tout simplement le rapport à l’identité.  

                La construction iconique de l’ego

Comme l’ont montré différents psychologues et psychanalystes, de Wallon à Lacan en passant par Piaget, l’identité humaine ne parvient à se structurer que dans le rapport à sa propre image. C’est le stade du miroir, absolument déterminant dans l’évolution psychique de l’enfant, et dont les séquelles narcissiques se feront ressentir jusqu’à la mort. Il y a un narcissisme primaire, constructif et incontournable dans la construction identitaire humaine, qui revient à dire : « Je suis ce que je vois de moi-même, et je ne suis que ce que j’arrive à voir de moi-même ». Dans un premier temps, le point de départ de la construction identitaire de soi ne peut être que ce que j’arrive à percevoir de moi-même, les images ou représentations visuelles et mentales que j’arrive à obtenir de ce que je suis. Sinon, sans aucune représentation de ce que je suis, comment m’appréhender moi-même, comment savoir quoi que ce soit de moi, et donc comment arriver à simplement être quoi que ce soit ? Deux conséquences : plus je me vois, dans un miroir ou dans le regard d’autrui, et plus je suis, plus j’arrive à définir, à être ce que je suis. D’autre part, moins je me vois, donc moins les autres me voient et me renvoient mon image, et moins je suis. La sensation et la perception de soi est donc directement proportionnel aux images de soi. Finalement, je ne suis que l’image que j’ai de moi-même et qu’une altérité m’aura renvoyée en miroir. Je ne suis que l’image que les autres me renvoient de moi-même. Le Moi est imaginaire, constitué par des images visuelles et mentales.

                Il se trouve que l’Occident moderne et l’Islam religieux ont un rapport diamétralement opposé à l’image, donc à l’identité. L’Occident est dans un rapport de fascination non-critique à l’image, donc primitivement dans un rapport de fascination narcissique à l’image de soi. A l’opposé, l’Islam étant traditionnellement iconoclaste, il est à l’égard de l’image dans un rapport de méfiance critique qui tend à la prohiber totalement, prohibant par là-même toute fascination narcissique pour les représentations de soi. L’identité occidentale pourrait ainsi être définie comme iconique et narcissique, se déployant dans la visibilité et le champ des pulsions scopiques exhibitionnistes et voyeuristes. L’identité occidentale est fondamentalement spectaculaire et spéculaire, elle se donne à voir entièrement et ne met a priori aucun frein critique à la multiplication infinie des images et représentations. En ce sens, elle est structurellement hystérique et pornographique. L’identité islamique, quant à elle, serait plutôt an-iconique, elle est a priori critique et méfiante à l’égard des images et représentations. Sans nier la visibilité du monde, elle place néanmoins l’essentiel de ce qui la constitue dans l’invisible, l’irreprésentable, le secret, le retrait, l’infigurable, l’inimaginable au sens de ce qui ne peut se mettre en images.

Sur ce sujet, on pense aussi naturellement aux analyses de Heidegger pour qui le monde gréco-judéo-chrétien, tout entier absorbé par la visibilité ontique des images, serait responsable d’un oubli de l’Etre, oubli de l’invisible finalement responsable de sa technologisation moderne décadente. Heidegger et le courant de phénoménologie spiritualiste issu de sa pensée partagent avec l’Islam ce questionnement de l’invisible et de son articulation problématique au visible. Henri Corbin ne dirait pas le contraire. Mais paradoxalement, c’est chez les critiques de l’image toute-puissante que l’on trouve parfois ses premiers soutiens. En adhérant au nazisme, Heidegger s’est finalement rendu au pouvoir de séduction esthético-visuel que cette idéologie a exercé sur de nombreux esprits dans les années 30 par sa théâtralisation hystérique de la politique. Quant aux terroristes islamistes, plus proches du cinéma hollywoodien que de l’opéra wagnérien (époque oblige !) ils font partie du spectaculaire intégré. Ils luttent contre un système avec les armes de ce système et en quelque sorte le renforcent, le confirment dans son caractère incontournable. Toujours dans L’esprit du terrorisme, Baudrillard fait les remarques suivantes :

Entre autres armes du système qu’ils ont retournées contre lui, les terroristes ont exploité le temps réel des images, leur diffusion mondiale instantanée. Ils se la sont appropriée au même titre que la spéculation boursière, l’information électronique ou la circulation aérienne. Le rôle de l’image est hautement ambigu. Car en même temps qu’elle exalte l’événement, elle le prend en otage. Elle joue comme multiplication à l’infini, et en même temps comme diversion et neutralisation (ce fut déjà ainsi pour les événements de 1968). Ce qu’on oublie toujours quand on parle du « danger » des médias. L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image.[11]

Un Islam authentique se battrait autrement, de manière plus subtile et alternative, sans rien concéder au Spectacle. Blaise Pascal s’exclamant « Quelle vanité que la peinture ! » nous met en garde lui aussi contre la fascination exercée par la représentation des choses, leur idéalisation par une image qui aseptise leur réalité et la donne à consommer. Mais il est peut-être déjà trop tard. Dans le champ théorique des sciences de la communication, Florence Aubenas et Miguel Benasayag parlent d’une « subjectivité de notre époque » doublement polarisée d’une part par la fascination du visible, des images et d’autre part le mépris pour tout ce qui n’y apparaît pas, notamment dans les médias de masse :

Pour la plupart des gens, apparaître dans les médias ne constitue pas du tout une expérience intéressante ou amusante. Il conviendrait presque ici de parler du « passage à la télé » dans le sens plein d’un rite de passage, une traversée peut-être pénible mais qui permet d’accéder du monde des invisibles à celui des visibles, à un degré supérieur de la vie. Il faut avoir vu changer le regard de sa boulangère, du jour au lendemain, après vous avoir aperçu aux actualités même fortuitement dans le flot d’une manifestation, pour comprendre l’impact d’un « passage à la télé ». Si par hasard l’invitation était faite en bonne et due forme, vous voilà devenu le prisonnier échappé de la « caverne » — celle de La République de Platon — et qui a connu le vrai monde. Car le vrai monde, nul n’en doute, est celui de la représentation. (…) Il est évidemment possible d’en rire, mais cela ne cachera pas le sentiment de millions de gens qui, depuis leur vie d’invisibles, acceptent tacitement une sorte d’infériorité face au monde des visibles. (…) Visibles et invisibles, cette dynamique finit par créer une véritable subjectivité de notre époque. Il est presque impossible pour nos contemporains d’ordonner leur vie d’après autre chose que cette promesse de visibilité.[12]

Cette subjectivité de l’époque est profondément hystérique dans son délire d’images. L’identité occidentale se définissant par l’image, être c’est être vu, être une icône, une image. L’ego occidental dit « Plus on me voit, plus je suis ». Puisque tout ego cherche à perdurer dans l’être et à étendre son territoire, sa sphère d’influence, il est logique qu’il cherche à étendre le règne des images, c’est-à-dire en fait son propre règne, par la déification des images et donc des médias qui les véhiculent et multiplient. Pour l’ego occidental, le réel étant tout entier contenu dans ce qui se voit, de nos jours dans les médias de la représentation, il suffit d’y apparaître, c’est-à-dire d’être vu par des millions de gens, pour permettre à cet ego qui en profite d’étendre sa sphère d’existence et d’influence dans des proportions qui dépassent celles de l’humain moyen et ainsi acquérir un statut effectivement supra-humain. Beigbeder sait de quoi il parle quand il dit : « Les people, ce sont les nouveaux aristocrates. Ils ont tous les droits. (…) Il m’a toujours semblé que les gens célèbres étaient plus. (…) On vit dans une aristocratie, avec des castes, les gens célèbres ayant les meilleurs tables dans les restaurants et beaucoup de cadeaux. L’abolition des privilèges n’a pas eu lieu. »[13] Qui passe à la télé ou au cinéma existe considérablement plus que les autres parce qu’on le voit considérablement plus que les autres. Et peu importe que cet individu « vu à la télé » soit bête comme ses pieds, voire parfaitement détestable. Les récentes émissions de télé-réalité-poubelle en sont la démonstration éclatante. La visibilité totale, l’obscène et la pornographie sont les milieux naturels de la bêtise. Il n’y a pas de bêtise discrète, cachée, modeste, la bêtise s’affiche toujours, elle prend le plus d’espace possible.   

                « Montrer toujours plus, toujours plus d’images », semble être la devise dogmatique de l’identité occidentale. Le type de société qui lui correspond est donc une société de la représentation, de la visibilité totale, du Spectacle, et de la hiérarchisation en fonction du degré de visibilité, de célébrité. Les Situationnistes ont saisi l’essence même de notre civilisation occidentale dans ce qu’elle a de plus intime : le primat de l’image, donc le primat de l’ego. Cette construction identitaire iconique et imaginaire (par l’image) n’est cependant pas inoffensive. La bêtise théâtralisée et l’obscénité spectaculaire ne sont pas les seules séquelles négatives de cette origine iconique de l’ego. L’origine imaginaire du « moi » occidental a une fonction certes constructive mais aussi éminemment destructrice lorsqu’elle n’est plus affrontée à une altérité critique, ce qui est le cas dans l’hystérocratie occidentale où le contre-pouvoir phallique a disparu, et qu’elle peut donc se laisser aller totalement à ses impulsions primaires. Lacan peut ainsi noter : « Disons que le moi gardera de cette origine la structure ambiguë du spectacle qui, manifeste dans les situations plus haut décrites du despotisme, de la séduction, de la parade, donne leur forme à des pulsions, sado-masochiste et scoptophilitiques (désir de voir et d’être vu), destructrices de l’autrui dans leur essence. »[14] Essayons de montrer maintenant le caractère profondément destructeur de ce rapport non-critique à l’image et à l’identité qui nous semble être typique du modèle occidental et qui culmine de nos jours dans un terrorisme du Spectacle.  

Le terrorisme hystérocrate : Glamorama

« La Jeune-Fille poursuit la perfection plastique sous toutes ses formes, notamment la sienne. »[15] Cette phrase de Tiqqun pourrait figurer en tête de l’œuvre de Bret Easton Ellis. Cet auteur est celui qui décrit le mieux ce qu’est la Jeune-Fille, c’est-à-dire non seulement l’incarnation de la bêtise satisfaite mais encore de la violence calculée, dissimulée derrière une apparence séduisante. Si dans ses deux premiers romans ses personnages ne sont que beaux, jeunes, riches et désespérément cons, à partir de American psycho et dans Glamorama, ils deviennent carrément dangereux. Derrière la belle apparence, la perfection plastique, se cache l’imbécillité la plus noire et surtout la barbarie la plus odieuse. Plus précisément, l’intuition de Ellis, comme celle d’un Larry Clarke au cinéma (Bully), semble être que la perfection plastique est cette barbarie même.

Dans Glamorama, Ellis raconte les tribulations à New-York, Londres et Paris de top-models poseurs de bombes, incarnations du terrorisme du Spectacle et de la puissance de destruction d’une société fascinée par l’image parfaite. Ses personnages ne sont donc pas seulement mannequins mais encore terroristes et, entre deux défilés, posent des bombes dans les grandes villes ou les font exploser à retardement dans les avions. Ce n’est sans doute pas par hasard que l’auteur a situé l’action de son roman dans quatre lieux, dont les trois villes citées, hauts lieux de la mode, du luxe, de l’apparence et du pouvoir hystérocrate qui figurent également parmi les trois premières cibles déclarées des terroristes d’Al-Qaïda. Terrorisme islamiste et terrorisme jeune-filliste convergent dans les lieux qu’ils investissent ou cherchent à détruire, révélant de ce fait l’intimité du rapport de forces symbolique qui les unit.

Le dispositif narratif de Ellis est d’une grande complexité : il ne se contente pas de délivrer une parabole linéaire sur le terrorisme des images. La structure même du récit figure au niveau formel un jeu de miroirs. Le lecteur est amené à se demander si les attentats perpétrés par les mannequins terroristes sont bien réels ou alors des mises en scène orchestrées par une équipe de cinéma en train de tourner un film. Ce que Victor Ward, le top-model personnage principal, raconte lui arrive-t-il vraiment, dans la réalité, ou n’est-ce que le déroulement du scénario d’un film auquel il participe ? Sommes-nous dans la réalité ou dans sa représentation ? Ellis s’arrange toujours pour rendre la décision impossible. A plusieurs reprises, il laisse même comprendre au lecteur que cette distinction entre réel objectif et illusion virtuelle n’a plus d’importance et que finalement tout est image, icône, représentation, illusion, apparence transformable à souhait : « La réalité est une illusion. »[16] dit un personnage. Une phrase mentale traverse plusieurs fois la narration : « We’ll slide down the surface of things. » (Nous glisserons sur la surface des choses). On entend une chanson de U2 Even better than the real thing (Encore meilleur que la chose réelle).[17] Plus tard, Victor assiste le souffle coupé à une séance de retouches d’images par ordinateur. Il se voit ainsi lui-même mis en scène sur des photographies dans des circonstances où il ne s’est jamais trouvé :

– C’est un nouveau programme, dit Bentley. Le Photo Soap de Kai pour Windows 95. Jette un coup d’œil. Silence. – Ça fait… quoi ? J’avale ma salive. Ça arrange les photos, dit Bentley avec une voix de bébé. (…) Bentley recommence à taper, faisant apparaître de nouvelles photos. Il renforce les couleurs, ajuste les tonalités, augmente le flou ou l’acuité. Les lèvres sont épaissies de manière digitale, les taches de rousseur effacées, une hache est placée dans une main ouverte, une BMW devient une Jaguar qui devient un balai qui devient une grenouille qui devient une serpillière qui devient Jenny McCarthy, des plaques d’immatriculation sont modifiées, du sang ajouté à une photo d’une scène du crime, un pénis non circoncis est tout à coup circoncis. En tapant des touches, en scannant des images, Bentley ajoute le flou du mouvement (un plan de « VICTOR » courant le long de la Seine), il ajoute un effet de téléobjectif (dans un désert lointain de l’est de l’Iran, je serre la main à des Arabes, lunettes de soleil et mine boudeuse, camion-citernes alignés derrière moi), il ajoute du grain, il efface des gens, il invente un nouveau monde, sans la moindre couture apparente. – Tu peux déplacer des planètes avec ce truc, dit Bentley. Tu peux remodeler des vies. La photo n’est qu’un début. (…) – Tu y étais ou tu n’y étais pas ? dit Bentley. Tout dépend à qui tu demandes, et même ça n’a plus vraiment d’importance.[18]    

                Critique de la toute-puissance de l’image, Bret Easton Ellis serait-il un auteur situationniste, ou post-situ ? En tout cas il a lu Debord, comme l’atteste le clin d’œil qu’il lui fait : « (…) sur la table il y a un sac à dos Hermès d’où émergent un livre de Guy Debord ainsi que (…) »[19] L’intuition commune à ces penseurs et romanciers est que l’image, la surface plastique toute-puissante tue, la société du Spectacle comme recherche de perfection plastique est meurtrière. Le Spectacle n’est pas seulement le règne du divertissement idiot, il est en outre homicidaire. Ce caractère meurtrier du Spectacle n’est pas métaphorique mais bien réel. L’image d’une chose n’est pas la chose réelle mais sa représentation. La fascination pour l’image est une fascination pour la virtualisation de la réalité, sa représentation déréalisante, et cette virtualisation du réel est un meurtre du réel. Jean Baudrillard parle à ce propos de « crime parfait ». L’expression est fort juste en ce que ce crime virtualisant du réel est accompli au nom d’un lissage plastique de l’image du réel, une version idéalisée, améliorée, perfectionnée, mieux contrôlée de sa représentation. Le Spectacle, ou le mannequin qui en est l’incarnation, vit en fonction d’une recherche de perfection plastique de l’image de soi, d’un contrôle toujours accru de sa propre représentation. La Jeune-Fille comme citoyen-modèle de cette société du Spectacle hystérocrate structure son identité en fonction de cette image idéale de soi qui évacue, qui refoule, qui assassine toute autre dimension identitaire que la surface plastique. L’hystérocratie spectaculaire comme système social est un terrorisme de la perfection plastique qui massacre tout ce qui ne s’exhibe pas de manière tape-à-l’œil, tout ce qui dans le réel humain échappe à l’esthétisation spectaculaire. 

Le terrorisme hystérocrate peut aller encore plus loin en spectacularisant l’inspectacularisable, en exhibant la misère et la pauvreté par exemple. A l’occasion d’une conversation inepte, Baxter Priestly, un des personnages de Glamorama prononce : « J’ai vu un clochard avec des abdos fantastiques aujourd’hui. »[20] L’obscénité irresponsable de cette phrase qui mélange avec ingénuité deux univers de références mutuellement exclusifs, la clochardisation et les salles de musculation, sans aucun égard pour la misère du premier, cette obscénité est telle qu’elle produit un effet d’incongruité irrésistiblement comique. Mais on rit jaune et il reste évident que Ellis tourne ce genre de propos en dérision. Ce qui n’est sans doute pas le cas du couturier John Galliano qui semble avoir touché pour l’instant le fond de l’abjection spectaculaire et du terrorisme hystérocrate avec sa collection Christian Dior printemps-été 2000 intitulée « La belle et le clochard ». Dénué de la plus élémentaire décence morale, Galliano s’est inspiré pour habiller ses mannequins du « style » vestimentaire des SDF et nécessiteux qu’il avait croisés pendant ses joggings au Bois de Boulogne. Mais l’avenir de la télé-réalité repoussera sans doute encore beaucoup plus loin l’absence de scrupules.         

                Ellis montre également que la mode a quelque chose de fondamentalement militaire et fasciste en ce qu’elle crée des normes mentales et des hiérarchies au moyen de pures apparences plastiques : normes vestimentaires qui deviennent des uniformes, normes physiques qui deviennent des races, la beauté étant le critère de la race supérieure, la laideur de la race inférieure. La mode tente de soumettre et d’enrégimenter sous son ordre le plus grand nombre d’individus au profit d’une minorité dominante : les beaux. Comme l’armée, mais aussi comme les sectes, les religions, les groupes terroristes, la mode offre à celles et ceux qui en ont besoin un espace de conformisme au sein duquel on peut se débarrasser du lourd fardeau d’être un individu original pour ressembler le plus possible à un modèle transcendant, une autorité, un top-model au sens strict du terme : un modèle au sommet. L’obsession de la forme plastique parfaite et la hiérarchie qu’elle instaure entre les humains sur la base de l’apparence physique fait inévitablement penser aux méthodes qu’employaient les nazis pour distinguer les aryens des races dites inférieures. On pourrait parler du caractère nazifiant de la mode, de la haute-couture mais aussi de la jet-set, du show-business et de toutes les sociétés calquées sur ces secteurs d’activité. Le succès croissant de la chirurgie esthétique ne fera qu’accentuer la nazification hystérocrate du monde occidental « démocratique ». Le fantasme de perfection plastique qui traverse tous ces milieux est en effet un fantasme totalitaire de toute-puissance narcissique. La perfection plastique était l’idéal nazi par excellence. Ce qui n’est pas étonnant. La perfection plastique est en soi la violence ultime puisqu’elle ne correspond à rien de réel. Elle est donc une extermination pure et simple de la réalité, son abolition au profit d’un idéal de contrôle. La chirurgie esthétique révèle la soif de pouvoir totalitaire et de contrôle paranoïaque des femmes qui s’y livrent. La perfection plastique est le génocide de toute l’imperfection du réel, donc de tout le réel puisqu’il est imparfait. A ce titre, la chirurgie esthétique est l’instrument de la solution finale, le moyen par lequel le réel disparaîtra au profit de sa spectacularisation hystérocrate intégrale. Les Jeunes-Filles sont les nazis du 21ème siècle.

                Le terrorisme islamiste phallocrate est une réponse barbare à la barbarie du terrorisme jeune-filliste hystérocrate. Les avions suicides répondent aux bombes sexuelles siliconées tout aussi suicidaires, les cutters des kamikazes aux scalpels des chirurgiens plastiques. Le conflit entre terrorisme islamiste et terrorisme occidental est la version contemporaine du rapport de forces archétypal entre l’homme et la femme qui structure tout le devenir historique. Ce rapport de forces est insoluble si ce n’est par l’auto-destruction du « couple infernal ». Il n’y a qu’une seule marche sur le podium. L’Histoire comme guerre des sexes, scène de ménage universelle, ira donc jusqu’à l’épuisement et l’extinction de ses protagonistes. Et le combat ne cessera que quand il n’y aura plus de combattants.

               

Un lecteur ou une lectrice pressé(e) pensera sans doute que l’auteur de l’article qu’il aura eu la patience de lire jusqu’au bout n’est qu’un vieux con frustré, « nouveau réactionnaire », limite facho, bourré de ressentiment contre les femmes. Précisons alors que notre ressentiment est dirigé contre l’humain. Nous sommes certes misogyne, mais nous sommes tout autant misanthrope. Les femmes ne valent pas mieux que les hommes, c’est-à-dire pas grand-chose. L’âge mental des homo sapiens moyens reste généralement bloqué autour de l’adolescence. Par le passé, dans le cadre des sociétés phallocrates traditionnelles, seuls les hommes avaient le droit de s’exprimer. Et ils n’exprimaient le plus souvent que leur bêtise et leur immaturité. Depuis que les femmes se sont émancipées et ont gagné le droit de s’exprimer, il faut compter non seulement avec l’expression de la bêtise des hommes mais encore avec celle des femmes. Ce qui fait donc au total deux fois plus de bêtise dans le monde. Où est le progrès ?

Lucas Degryse  

 Publié dans Le Philosophoire n°19, hiver 2003



[1] Maurice G. Dantec, Laboratoire de catastrophe générale (Le théâtre des opérations 2000-2001), Gallimard, 2001, p. 284-285.

[2] Mehdi Belhaj Kacem, L’Essence n de l’amour, Tristram - Fayard, 2001.

[3] Alain Finkielkraut, L’imparfait du présent, Gallimard, 2002, p. 156.

[4] Mehdi Belhaj Kacem, op. cit., p. 59-62.

[5] Dialogue Fernando Arrabal - Michel Houellebecq, novembre 2001, http://www.houellebecq.info/actu.php3?page=6

[6] P. Watzlawick, J. Helmick Beavin, Don D. Jackson, Une logique de la communication, Seuil, 1972.

[7] Tiqqun, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, Mille et une nuits, 2001, pp. 10-12.

[8] Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., Seuil, 2001, p. 32.

[9] Otto Weininger, Sexe et caractère, L’Age d’Homme, 1975, pp. 88-89.

[10] Jean Baudrillard, « L’esprit du terrorisme », Le Monde, 03 novembre 2001.

[11] Jean Baudrillard, op. cit.

[12] Florence Aubenas et Miguel Benasayag, La fabrication de l’information, La découverte, 1999, pp. 30-32.

[13] Interview Technikart n°67, novembre 2002.

[14] Jacques Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Seuil, 2001.

[15] Tiqqun, op. cit., p. 60.

[16] Bret Easton Ellis, Glamorama, Robert Laffont, 2000 (traduction française), p. 18.

[17] B.E. Ellis, op. cit., pp. 170-172.

[18] B.E. Ellis , op. cit., pp. 406-408.

[19] B.E. Ellis, op. cit., p. 306.

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